Pas et compas :

tournée de milongas

Par Sylvie Berthiaume

Beaucoup plus qu’une danse, le tango est littéralement une culture, une philosophie, la vie en mouvement. Le symbole de la beauté et de l’harmonie, pour célébrer l’amour, sur fond de nostalgie, de trahison et de jalousie…

Ajoutez à cela la complexité de sa centaine de pas, de positions et de figures… puis les codes de connexion entre hommes et femmes, en plus de l’étiquette entre couples de danseurs, et vous avez là tout un programme d’apprentissages. Le tango exige un véritable engagement...

Voilà pourquoi, les nouveaux élèves captent très vite s’ils ont l’étoffe et la persévérance voulues pour danser le tango ou non.

Avant d’aller dans une milonga :

quelques bases à connaître

Le tango que l’on connaît et danse encore aujourd’hui est né à la fin du 19e siècle. Il a une origine hybride, inspirée de trois danses de l’époque : la milonga espagnole, l’habanera cubaine et la candombe uruguayenne.

Au début, il n’était pas rare de voir des hommes pratiquer ensemble, avant de s’aventurer dans une milonga, terme qui sert à nommer à la fois une danse en soi, un titre musical et une salle de danse.

À écouter ou à danser

Hormis le tango traditionnel de celui qui l’a popularisé au début du 20e siècle, Carlos Gardel, on connaît le tango moderne fondu à des musiques classiques ou à du jazz ayant traversé les frontières latines grâce à Astor Piazzolla. En général, les Portenos préfèrent Gardel, et

en ont un peu voulu à Piazzolla d'avoir transformé et commercialisé le tango d'origine.

Il faut également savoir qu’il y a le tango « à écouter », plus rapide, joyeux et vecteur d’espoir, puis le tango « à danser » langoureux, ténébreux et passionné.

L’orchestre de tango argentin doit pour sa part être composé d’un piano, d’une contrebasse, de trois bandonéons et trois violons.

Charmantes coutumes révélatrices

Les très nombreux codes guidant la pratique du tango ne touchent pas qu’aux bras, aux pieds et aux corps. Ils visent également les yeux.

Orgueilleux, les Argentins ont trouvé une manière d’éviter la frustration d’un rejet de la part de la partenaire convoitée. Plutôt que de se lever et de s’approcher de celle-ci pour lui demander à danser, tout se passe à distance. La « mirada » consiste à jeter un regard de loin à la femme qui, de son côté, accepte par un hochement de tête subtil, ou refuse en regardant ailleurs.

Respectueux et pratiques, les Argentins utilisent encore le regard, cette fois entre les hommes meneurs, lorsqu’ils entrent sur le plancher de danse : le nouveau couple indique ainsi qu’il prendra une place, à côté d’un couple déjà en train de danser. Ainsi, tout le monde occupe la place dont il a besoin pour s'exécuter en toute liberté et sans se marcher sur les pieds.

Polis et sociables, les Argentins pratiquent la « tanda » : ils dansent avec la même partenaire de 3 à 5 titres musicaux, que le tout se passe bien ou non; et entre chaque pièce, une pause appelée  la « cortina » permet aux couples de converser afin de faire connaissance.

À l’œuvre, avec accès priviliégié

Pour voir les danseurs s’enflammer, ce ne sont pas les performances de tango professionnel qui manquent à Buenos Aires. Salles de spectacles, restaurants, parcs et foires de rue tous les dimanches, ou festivals annuels les mettent en vedette sans relâche.

Mais nous avons voulu voir le vrai monde, les Portenos de tous âges, danser leur propre tango au quotidien, sans être en proie aux touristes à caméras classiques ou « intelligentes ».

On a beau savoir que le tango est originaire de Buenos Aires et présumer qu’il y est très populaire, on n’a toutefois pas idée de son ampleur : on y compte plus de 150 milongas, ouvertes 7 jours sur 7, avec trois types d’horaires…, selon l’âge des clients et leur niveau de danse : de 18h00 à 3h00 ou 7h00 du matin, et même de 3h00 du matin à 19h00 ! Ces dernières servent même le café et le petit-déjeuner….

Pour favoriser les rencontres et ne pas susciter de malsaines jalousies - le tango évoque déjà assez d’histoires d’amour tragiques - certaines milongas sont réservées aux célibataires, alors que d’autres le sont pour les couples.

Il est facile de retenir les services d’un guide privé passionné de tango, via une agence réceptive comme Tango Trips, pour avoir une visite commentée de vraies milongas. Au menu de notre soirée, et à notre demande spécifique, deux milongas parmi les plus populaires auprès des habitants de Buenos Aires :

Club Gricel est dans le paysage urbain depuis plus de 50 ans. Vaste,

il se remplit chaque soir de gens de 40 à 70 ans, qui y dansent le tango

le plus classique qui soit. Hommes et femmes sur leur 31 s’assoient séparément de chaque côté de la piste de danse. La tradition de la brève conversation entre la série de pièces y est respectée.

Au Place-Club, les habitués de 25 à 40 ans, en tenue moins formelle, s’adonnent au tango que l’on surnomme d’avant-garde. Sur scène, le charismatique chanteur Marco Bellini et l’Orchestro El Afronte, qui joue tant ses propres compositions que des airs classiques et modernes de tango.

Carlos Gardel, dans son musée

Il est presqu’impossible de quitter Buenos Aires sans avoir visité la maison de Carlos Gardel, devenue un petit musée. Tout y est intact : cuisine, bureau, piano, gramophone, machine à écrire, vêtements, disques, honneurs, photos, affiches, etc. Même une petite salle de projection privée car il a, comme Elvis Presley, eu une période où il

a joué dans plusieurs films populaires.

Bel homme au succès phénoménal, les femmes lui vouaient une véritable adoration. À sa mort tragique dans un accident d’avion en Colombie, à l’âge de 45 ans, une fan s’est suicidée et une autre, à Cuba, a fait une tentative de suicide.

Quoiqu’il en soit, Carlos Gardel et son tango sont encore bien vivants partout en Argentine.

 

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